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Saparmurat Niyazov, le Turkmène Psychotique

L’article à venir est plus long que d’ordinaire, et je m’en excuse, mais il y avait tellement de choses à dire qu’il aurait été compliqué de condenser plus. Je vais donc à présent m’attaquer à résumer la vie de Saparmurat Niyazov en attendant qu’HBO décide de produire une série sur lui !

Le petit Saparmurat nait en 1940 au sein d’une famille démunie et vouée à la malchance. Son grand-père a été purgé par Staline, son père meurt à la guerre contre les allemands, et enfin sa mère et ses frères sont tués lors du tremblement de terre qui frappe Ashgabat en 1948, lui même s’en tirant de justesse. Le jeune Turkmène est alors envoyé dans un orphelinat soviétique perdu dans le Caucase. Une fois sorti, il fait des études d’ingénierie et rentre dans le parti communiste local à l’age de 22 ans. En 1985 il devient premier secrétaire du parti, leader de facto du Turkménistan soviétique. Fermement opposé à la Perestroika, il supporte le putsch de 1991 contre Gorbatchev, mais celui-ci étant un échec : il change son fusil d’épaule et propulse le pays dans une toute autre direction. Une direction “démocratique”.

Democracy : you’re doing it wrong

Le Turkménistan est déclaré un Etat indépendant, et lui-même devient président avec 99.9% des voix.Il s’octroie alors une médaille spécialement créée pour l’occasion, et se déclare leader de tous les Turkmens de la planète. D’ailleurs, il change son nom de famille pour Turkmenbashy, “Père de tous les Turkmens”. En 2002 il profite d’une tentative d’assassinat (à la véracité discutée) pour se débarrasser de ses derniers rivaux. Son principal adversaire est mis en prison et, pour en sortir, doit écrire deux livres, l’un reconnaissant qu’il a bel et bien comploté, et l’autre vantant les mérites de sa “cible”. Pendant ce temps, Niyazov en profite pour devenir Président à Vie.

Il faut vraiment que je vérifie la définition du terme…

Bon, déjà, nous avons un bon background de dictateur bien posé, mais si les choses s’arrêtaient là, nous n’en parlerions peut-être pas dans cette colonne. Non, au-delà de ça, Saparmurat Niyazov était vraaaaaaaiment louche.

Très vite il proclame le Turkménistan un état neutre. Il se félicite lui-même de sa décision en faisant ériger “l’arche de la neutralité”, un batiment grandiose surplombé d’une statue en or de lui-même d’une valeur de 12 millions de dollars. Celle-ci pivote tout au long de la journée de manière à toujours faire face au soleil (rien que ça). Ce n’est que le début d’un nouveau culte de la personnalité, beaucoup d’autres statues suivront, et le petit père Niyazov (et sa mère) s’affiche absolument partout, au sens propre comme au figuré. Des écoles, des aéroports, une ville, des théâtres, une marque de vodka, plusieurs marques de parfum et de thé, et une météorite sont baptisées en son honneur.

“I’m personally against seeing my pictures and statues in the streets, … But it’s what the people want”, déclare-t-il en gardant tout son sérieux

Ensuite, Saparmurat retrousse ses manches et décide carrément d’inventer le patriotisme Turkmène. Dorénavant, tous les habitants doivent avoir un drapeau au-dessus de leur maison, et un étranger qui voudrait épouser une turkmène doit payer 50 000 dollars au gouvernement pour obtenir une autorisation. Il ordonne aussi de remodeler l’alphabet pour que celui-ci soit basé sur le latin et non plus le cyrillique. Emancipation de la Russie, tout ça…  En passant, ni vu ni connu, il en profite pour renommer les jours de la semaine et les mois en les liant à des symboles nationaux, à lui-même, et à sa mère… Wow. Dire qu’en France on fait tout un foin pour savoir si on doit accepter l’écriture “Autant pour moi”, au Turkmenistan on change de calendrier en un claquement de doigt. Ah, et il a réécrit l’hymne nationale, aussi, et créé de nouveaux jours de fête, tels que le deuxième dimanche d’aout qui est désormais Melon Day, fête de la moisson

“Let the life of every Turkmen be as beautiful as our melons”, dit-il avec un sourire grivois

“Mais comment investir la vie de mes concitoyens ENCORE PLUS”, se demande Niyazov, assis sur son trône (n’importe quel trône fera l’affaire). Sa réponse : la religion ! Il décide, accrochez-vous bien, de devenir un nouveau messie et d’écrire le Ruhnama, un livre sacré “inspiré par Allah” où il relate toute l’histoire des Turkmènes. Et si leur passé n’est pas spécialement remarquable, qu’importe : il n’y a qu’à l’inventer ! Il fabrique donc une lignée qui remonte à l’époque de Noah (il y a 5000 ans), il inclut des poèmes, un guide spirituel, des conseils… d’après lui, un lecteur qui lirait le Ruhnama trois fois irait automatiquement au paradis ! Quand le livre parait enfin, Niyazov est si ému par son oeuvre qu’il s’auto attribue une récompense littéraire nationale et oblige toutes les écoles et librairies à en posséder un exemplaire. Les mosquées aussi, à moins qu’elles ne préfèrent être détruites. Au box office, c’est un énorme succès ; quoiqu’un peu forcé. Le Ruhnama devient tellement important dans la vie de tous les jours, que des questions peuvent être posées à son sujet au moment de passer le permis de conduire ou d’autres examens officiels. Une copie du livre a même été envoyée dans l’espace, pour que les extraterrestres atterrissent directement au Turkmenistan sans passer par les USA, j’imagine. Enfin, pour en finir avec les anecdotes à propos de ce livre saint : une statue géante à son effigie a été érigée dans la capitale. A 8h tous les soirs elle s’ouvre et conte un passage.

Encore heureux qu’il ne faille pas juger un livre à sa couverture, autrement…

Bon, comme vous trouvez sans doute déjà que cet article est trop long, je vais essayer de faire court pour la suite : les interdictions qu’il a promulguées. Outre la peine de mort, qu’on ne peut pas regretter, Saparmurat Niyazov a aussi aboli : l’algèbre, la physique, l’éducation sportive (remplacées par le Ruhnama), l’internet, le serment d’Hippocrate, les bibliothèques (hors capitale), la liberté de la presse, la musique enregistrée, les autoradios, le playback en concert, le tabagisme, les barbes et les cheveux longs pour les hommes, le ballet, l’opéra, le cirque, les orchestres symphoniques, les chiens dans la capitale, les dents en or, le maquillage des présentateurs télés, et il a fait fermer l’académie Turkmène des sciences. Il a fait fermer les hopitaux en dehors de la capitale sous prétexte que les malades devaient venir se faire soigner à Ashgabat. Par contre il a fait construire un palais de glace dans le désert. Enfin, il s’agit plutôt d’une grande patinoire pour jouer au hockey, mais dans un pays comme le Turkmenistan, cela reste un édifice…  intéressant. Si Niyazov était encore vivant, ses ministres patineraient le matin environ une fois par semaine.

La patinoire est au fond du désert à droite

Comment malgré toutes ses frasques un tel homme a-t-il réussi à se maintenir au pouvoir ? Trois lettres. G.A.Z. Pas le gaz des douches, attention, le bon gaz énergétique sur lequel le pays est assis. Sous son règne, le Turkmenistan est devenu relativement autosuffisant, et tout le monde a dorénavant accès gratuitement à l’eau, au gaz, au sel, et à l’electricité, et l’agriculture s’est développée. De plus, le Turkmenistan étant devenu un pays neutre, il a connu une période de paix très enviable si l’on compare aux autres pays de la région. Au final, donc, le peuple ne le haïssait pas (en même temps allez donc émettre un avis contradictoire, pour voir…).

Une démonstration d’affection spontanée (si si)

Niyazov Saparmurat est finalement mort à l’âge de 66 ans d’une crise cardiaque. Prévoyant, il avait fait construire une mosquée pour contenir sa sépulture. La mosquée de Gypjak est aujourd’hui la plus grande mosquée d’Asie centrale, et une des plus grandes mosquées du monde. Cependant elle n’échappe pas à la controverse puisque, décorée avec des versets du Ruhnama aux côtés de ceux du Coran, elle est tout de même un tantinet blasphématoire.

“Niyazov al-akbar” est une des phrases les plus critiquées

Flashforward partiel : que s’est-il passé après sa mort ? Le pays est-il revenu à lui avec une grosse gueule de bois ? Eh bien déjà : en 2008 les mois et jours de la semaine ont repris leur ancien nom. Le Ruhnama est resté important mais n’est plus obligatoire dans les écoles depuis que le nouveau président Berdymukhammedov, dentiste de profession, est arrivé au pouvoir. Problème : un nouveau culte de la personnalité semble se former… autour de lui ! Les portraits de Niyazov ont été remplacés par les siens ! Il se trouve même la fibre écrivaine…

Un article Vaine-Culture en devenir

Quant au Melon Day, il subsiste encore et reste très populaire. Vous saurez quoi fêter le deuxième dimanche du mois d’Août, maintenant !

Et merci d’avoir lu jusqu’au bout !

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Quelques sources plus “généralistes” :

Petits extras : une galerie de photos où Niyazov semble presque avoir été incrusté à la Forrest Gump. Quant aux citations utilisées sous deux des photos dans l’article, elles sont véridiques, et consultables d’ici.

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